16-06-2014 | La Tribune | Derrière l’attaque de Google, la concurrence en accusation |

Le gouvernement français critique le commissaire européen à la concurrence pour sa gestion du dossier Google. Derrière ces attaques, on trouve une vraie volonté française de limiter la concurrence en Europe.

Si les critiques contre Google, le plus emblématique des géants du Net, se sont multipliées depuis longtemps, nous assistons depuis quelques jours à une offensive sans précédent. Au moment même où un groupe d’acteurs européens du numérique dépose une nouvelle plainte pour abus de position dominante auprès de la Commission européenne, les ministres de l’économie français et allemand adressent une lettre conjointe presque comminatoire au Commissaire européen en charge de la concurrence Almunia. Si le caractère concerté de cette offensive ne fait aucun doute, les plaignants ayant tenu le 16 mai un colloque ouvertement anti-Google où M. Montebourg est venu intervenir, son but réel va en réalité au-delà du seul moteur de recherche californien : il s’agit en réalité d’un prétexte pour chercher à imposer une vision très particulière de la concurrence à l’Europe.


La commission européenne a obtenu de vraies concessions de la part de Google

On peut s’étonner des critiques virulentes dont fait l’objet l’accord conclut avec Google par le commissaire Almunia. Après trois années de bataille, les résultats sont là : suppression des clauses d’exclusivité liant les éditeurs à Google dans les services publicitaires AdWords et AdSense (comme le demandait la Commission depuis longtemps), contrôle accru de leur présence dans les résultats des recherches spécialisées par les éditeurs de contenus, présentation équitable des liens sponsorisés… Le progrès dans la négociation dû à la fermeté d’Almunia est incontestable, et son procès en laxisme injuste.

En réalité, une volonté française de défendre le protectionnisme

Mais en attaquant le commissaire européen sur ce dossier, le but des politiques français et allemand mène une bataille plus fondamentale : il ne s’agit pas de défendre la concurrence, mais au contraire d’en permettre la restriction. La rhétorique de la ministre au Numérique Axelle Lemaire est claire à cet égard : « cela fait dix ans que la Commission européenne prône le laisser-faire au nom de la libre concurrence. ». La libre concurrence, dans cette optique interventionniste, se transforme par construction en abus de concurrence. L’Europe « ne réagit pas pour aider nos industries et nos écosystèmes à croître et à innover. Cela explique en grande partie l’absence de grands champions européens dans l’Internet. » Si le mot protectionnisme n’est pas prononcé, c’est bien de cela qu’il s’agit.

L’idée catastrophique de se fermer au monde

Il s’agit pourtant d’un combat qui part d’une erreur de diagnostic. Il est intéressant de remarquer que, de façon totalement contradictoire, la faiblesse des acteurs européens du Net est présentée à la fois comme la cause et la conséquence de la domination d’un acteur étranger ! Autrement dit, nous n’avons pas pu innover parce que d’autres ont innové ailleurs.

Dans cette perspective, se fermer aux autres serait la solution puisque nos propres innovations pourraient alors naturellement croître. Il serait pourtant plus lucide de reconnaître que si l’Europe n’a pas fait naître un Google, ce n’est pas à cause de Google mais à cause d’elle-même ! Les vraies questions qui doivent se poser pour l’Europe sont celles de l’attractivité aux talents et aux capitaux, de la capacité à libérer les innovations en brisant le carcan des réglementations et en allégeant son économie poids des industries rentières protégées par l’Etat. Se fermer au monde au prétexte d’égalité concurrentielle serait alors une idée catastrophique si elle donne l’illusion de pouvoir faire l’économie d’une vraie réponse à ces questions.

En protégeant de l’innovation extérieure, elle reviendrait à entretenir notre manque d’innovation plutôt qu’à la stimuler. En France, particulièrement, il s’agirait de réfléchir beaucoup plus à la façon dont on peut attirer et créer des entreprises dynamiques qu’à la façon dont on peut empêcher les entreprises étrangères de venir proposer leurs produits chez nous. Un combat certes moins facile que la dénonciation, aisément populaire, des « envahisseurs », mais ô combien plus efficace.

Par Bernard Chaussegros. 

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