17-05-2016 | La Tribune | Réinventer le travail pour l’adapter aux jeunes générations |

Prendre en compte les motivations différentes des jeunes, voilà un défi formidable pour les entreprises, et la société.

 


Réinventer le travail : une obsession pour un management et des politiques aux prises avec une nouvelle génération — cette fameuse génération Y — dont la relation à l’autorité et à l’entreprise diffère radicalement de celle de ses prédécesseurs. Comment adapter la gestion d’une entreprise aux aspirations et spécificités des nouvelles générations qui apparaissent sur le marché du travail ? Cette question dépasse de loin le simple enjeu de l’efficacité des entreprises.

La génération Y est celle des personnes nées entre 1985 et 1995 ; elle aurait été surnommée ainsi à cause de la forme en Y des fils des écouteurs qu’elle aurait toujours aux oreilles. Ces jeunes de moins de 30 ans ont tous connu l’ordinateur personnel et la généralisation du web et ont un intérêt renforcé pour les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

 

Inégalités en hausse

Mais leur intégration dans un monde qui n’en finit pas de se remettre de multiples crises, autant économiques que sociales ou climatiques, ne se fait pas sans accroc. Les jeunes sont conscients que le monde dans lequel ils vivent va mal. La société est la plus inégalitaire depuis l’Ancien Régime : 1% de la population possède plus de 50% de la richesse totale. L’éducation républicaine ne tient plus ses promesses : les diplômes et les qualifications multiples que possèdent cette génération ne lui permettent pas de rejoindre cette élite qui s’auto-entretient. Les postes les plus élevés semblent réservés à une élite culturelle qui partage un langage et des valeurs, et qui se confond avec l’élite économique. Les exclus de ce système sont les plus pauvres, qui subissent une double peine : celle de naître dans un milieu social défavorisé, et celle de n’avoir que peu de chance d’en sortir. Ils sont obligés d’accepter n’importe quelle tâche, même la plus ingrate, même la moins épanouissante, pour subsister. Ceci est intolérable pour les jeunes, pour qui le travail devrait justement être source d’épanouissement.

C’est par une réaction lucide que les jeunes refusent d’être mis à l’écart des décisions stratégiques de l’entreprise par leur hiérarchie : la génération Y est éduquée, sûre de ses compétences et, de ce fait, veut avoir son mot à dire sur les décisions managériales. Il est absurde — et donc intolérable — pour un jeune d’être sous les ordres de quelqu’un qui aurait acquis ce poste uniquement grâce à son ancienneté ou ses relations avec le directeur : il lui faut un supérieur dont les compétences et l’efficacité soient reconnues.

 

Un jeune revendicatif

Le jeune de la génération Y est revendicatif et c’est surtout en cela qu’il diffère de ses prédécesseurs. En effet, tout le monde, jeune comme moins jeune, souhaite mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle, tous souhaitent avoir davantage de responsabilités dans l’entreprise. Mais les jeunes expriment leurs revendications de manière plus véhémente. Ils n’hésitent pas à demander plus de responsabilités et ont réellement besoin qu’on leur fasse confiance et qu’on récompense leurs efforts, peut-être parce que les médias leur répètent qu’ils sont une génération paresseuse et centrée sur elle-même.

C’est la première génération à attacher autant d’importance à l’épanouissement de soi dans son travail : ils sont une majorité à préférer un contenu plus enrichissant à une rémunération plus importante. La génération Y sait qu’elle est souvent une variable d’ajustement et, devant une société qui lui fait des promesses sans les tenir, choisit d’investir dans des valeurs ô combien plus riches que le travail : leur plaisir, leur famille, leur vie.

 

Réorganiser le travail

Pour retenir et bénéficier des talents réels de ces jeunes, les entreprises doivent se diriger vers une nouvelle forme d’organisation du travail. La division scientifique du travail, héritée de Taylor, on le sait, avait déshumanisé le travail et favorisé la souffrance et l’absentéisme. Les nombreuses tentatives de réenchantement du travail ont été des échecs : management participatif, travail en équipe, empowerment, etc. Désormais, l’entreprise ne pourra plus se contenter de faire semblant de redonner de l’autonomie ou d’organiser des week-ends de team building. Les jeunes veulent des conditions de vie plus humaines et exigent de trouver du sens à ce qu’ils font.

Ce défi est une formidable opportunité pour les entreprises, mais aussi pour la société. Au moment où l’extrême pauvreté de l’indicateur-roi qu’est le PIB est enfin soulignée, repenser le travail permettra aussi de prendre en compte les tâches aujourd’hui non comptabilisées, toutes aussi nécessaires et porteuses de sens (tâches ménagères, bénévolat, etc.). Redéfinir les indicateurs permettra aussi de mieux orienter l’action publique. Dans la santé par exemple, en prenant notamment mieux en compte les gains de qualité de vie permis par les traitements. Finalement, la jeune génération est un formidable aiguillon qui nous oblige à repenser notre façon de considérer notre création de valeur.

Par Bernard Chaussegros.

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